Un programme novateur a réduit de façon spectaculaire le nombre de SDF en Finlande, à rebours du reste de l’Europe.

Il suffit d’évoquer la situation des sans-domicile-fixe(SDF) en France pour qu’Antti Martikainen cesse soudain de sourire. « Quand je suis allé à Paris, près de la gare du Nord, j’ai vu beaucoup de gens dormir dans la rue, y compris des familles, raconte-t-il. C’était déchirant. Cela m’a rappelé la Finlande d’avant, celle des années 1980-1990. » 

Bouc roux, crâne rasé, faux airs de Bruce Willis et de Walter White, le héros de la série américaine Breaking Bad, Antti Martikainen sait de quoi il parle : il est le directeur d’une résidence de l’Armée du salut, Alppikatu, à Helsinki, où vivent 86 anciens SDF. A la fin du mois de novembre, il se trouvait dans la capitale française pour un partage d’expérience et pour évoquer, avec d’autres compatriotes, la réussite phénoménale de Logement d’abord, lancé en 2008 par le gouvernement. Ce programme unique en Europe a mis fin au « sans-abrisme » en Finlande. Il suffit de marcher dans les rues de la capitale pour le constater.  

Teija et Ari Toivanen les ont arpentées, ces rues. Visages marqués, usés par l’alcool, la misère et une chienne de vie, ils font plus que leurs 56 et 50 ans. Leur nom est affiché sur la porte de leur studio. « Cela fait deux ans que nous vivons à Alppikatu, raconte Teija, d’une voix rocailleuse. Je suis heureuse que nous n’ayons plus à être dehors. Ici, on nous donne tout ce dont on a besoin, de quoi cuisiner ou comment obtenir les aides de Kela [organisme qui gère les aides sociales en Finlande]. Et puis, on s’entend bien avec les autres résidents. » 

Les résidents d’Alppikatu ont tous signé un contrat de location pour un appartement dont ils possèdent les clefs. Teija et Ari s’acquittent d’un loyer de 400 euros, ponctionné sur l’aide au logement accordée par l’État. Ils bénéficient sur place du soutien de 20 travailleurs sociaux, dont 8 se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre.  

La Finlande, qui ne compte que 5,5 millions d’habitants, est précurseur dans la lutte contre le mal-logement. Le premier programme du genre remonte à 1987. A l’époque, quelque 18 000 SDF sont livrés à eux-mêmes. Dix ans plus tard, ils sont deux fois moins nombreux. Mais le cas des sans-abri de longue durée pousse les autorités à changer de philosophie, au cours des années 2000. 

« Nous avons fait valoir que la résolution de leurs problèmes sociaux, comme de leurs addictions, ne devait plus être un préalable à l’obtention d’un logement », explique Juha Kaakinen, un des experts missionnés en 2007 par le gouvernement, aujourd’hui président de la Fondation Y, le premier bailleur social du pays. Une telle approche avait déjà été expérimentée aux États-Unis, au niveau local, dans les années 1990. Mais c’est en Finlande qu’elle s’applique pour la première fois à l’échelle d’un pays.  

Plus que 52 lits d’urgence à Helsinki

Depuis 2008, 3 700 logements ont ainsi été créés. « Nous avons bénéficié d’un consensus politique fort, avec l’accord des municipalités et l’implication des ONG engagées sur le terrain, souligne encore Juha Kaakinen. 170 millions d’euros ont été investis les quatre premières années. L’argent a servi de carotte et l’absence d’alternative au programme a servi de bâton. Ces SDF de longue durée souffrent bien souvent d’addictions diverses ou de problèmes psychiatriques. Il est plus facile de leur apporter un soutien adéquat quand ils vivent dans leur propre appartement. Il a donc été décidé de fermer les refuges proposant une couche pour la nuit, car ces solutions temporaires favorisent le sans-abrisme. » A Helsinki, seuls 52 lits de ce genre subsistent encore. 

La résidence Alppikatu est ainsi passée, en 2010, de 215 lits à 81 appartements confortables, équipés d’une cuisine et d’une salle de bains. Les travailleurs sociaux y sont deux fois plus nombreux qu’auparavant. Tous ont suivi une formation à cette nouvelle manière d’aider, plus professionnelle et moins paternaliste. « Les règles concernant l’alcool étaient très strictes, illustre Antti Martikainen. Aujourd’hui, nos locataires peuvent boire. Ils sont chez eux. Nous nous efforçons de bâtir une relation de confiance avec eux, pour les autonomiser et les responsabiliser, dans la mesure du possible. Nous les aidons aussi à régler les problèmes administratifs, mais toujours en leur suggérant ce qui est bon pour eux. Nous ne leur imposons rien.

Certains finiront leur vie à Alppikatu, où la moyenne d’âge se situe autour de 50 ans. Avec son catogan, Ahti Salminen, 73 ans, est arrivé en 2017. « Je ne sais pas ce que je vais faire à l’avenir, mais je sais que je peux compter sur l’aide de l’équipe », confie-t-il, dans son studio propret, une vieille télévision cathodique allumée. 

En banlieue nord d’Helsinki, au milieu des bouleaux, les 21 locataires de Rukkila ont, eux, entre 18 et 30 ans. « La plupart sont en rupture avec leurs familles, reconnaît la coordinatrice de cette résidence, Tiina Koponen, mèches violettes et trousseau de clefs en sautoir. Mais leurs profils sont en général moins lourds qu’à Alppikatu. Certains ne restent que quelques mois. Un seul locataire vit ici depuis que le refuge a été converti en appartements, en 2011. » 

Âgée de 26 ans, robe noire sous un gilet accordé à son fard à paupières turquoise, Tanja habite un deux-pièces de la résidence depuis 2015. « Vivre ici m’a permis de ne pas me retrouver exclue socialement, se satisfait cette membre de la communauté gitane finlandaise. J’ai pu me faire des amis et mieux soigner ma dépression, pour laquelle je suis un traitement. » 

Comme tous les immeubles finlandais, Rukkila possède un sauna. Les locataires n’y vont pas tous les jours. Ils préfèrent regarder des films ou jouer à la console dans le salon commun. A l’instar d’Alppikatu, le nettoyage des parties communes et la participation à certains ateliers permettent de gagner quelques euros. « Le Bureau de l’emploi propose des petits jobs, comme réparer des vélos, des objets ou travailler le bois », souligne Tiina Koponen. Ce matin-là, la plupart des locataires sont d’ailleurs absents.  

Une mesure sociale généreuse dont le coût demeure difficile à établir. Mais Logement d’abord ne semble pas aussi dispendieux qu’il pourrait le laisser croire. Seul chiffre disponible : l’université de Tampere a calculé que la diminution des prises en charge d’urgence et des interventions de la police a représenté 14 000 euros d’économie par relogé en 2011. 

4000 appartements à construire

La Finlande est le seul pays de l’Union européenne où le nombre de personnes isolées sans domicile a baissé ces dernières années : – 18 % entre 2009 et 2016, selon le Centre pour le financement et de développement du logement finlandais. Néanmoins, tout n’est pas parfait au pays du Père Noël. « Il reste encore 7 000 personnes considérées comme SDF, estime Juha Kaakinen. La grande majorité d’entre eux est dépannée par des proches. Nous espérons réduire ce chiffre de moitié dans les quatre années à venir, grâce à 4 000 nouveaux appartements. »  

La ville d’Helsinki possède une liste d’attente de 400 personnes destinées à rejoindre des structures comme Rukkila ou Alppikatu. « 65 personnes sont inscrites pour rejoindre notre résidence, alors qu’une douzaine de places seulement se libèrent en moyenne chaque année », regrette Antti Martikainen. « J’ai dû patienter trois ans dans une unité temporaire avant d’obtenir mon appartement à Alppikatu », témoigne Mariga, gloss aux lèvres et regard rieur. 

Tanja pourrait bientôt laisser le sien à d’autres. « J’ai fait une demande de logement social », confie-t-elle. Mais elle ne quittera celui de Rukkila que lorsqu’elle le décidera, si et seulement si le prochain lui convient. En Finlande, le droit au logement est un droit fondamental. 

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/sans-abri-le-miracle-finlandais_2053128.html

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