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LE MONDE FISSURE

SOCIETE

LE MONDE FISSURE

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Le monde fissuré ou acte, abstraction, et devenir humain

Un monde fissuré, non en crise

Le monde contemporain n’est pas en crise au sens classique, il est fissuré.

Une crise appelle une résolution. Une fissure révèle une cohabitation instable.

Deux régimes du réel coexistent aujourd’hui sans hiérarchie stabilisée, produisant une tension permanente dans notre manière de penser l’action, l’identité et la responsabilité humaine. Cette tension n’est ni seulement politique, économique, ni même technologique. Elle est ontologique.

D’un côté subsiste un monde hérité d’Aristote : celui de l’acte (energeia), de la causalité, de l’identité relativement stable, du jugement fondé sur les œuvres. Ce monde n’est pas une erreur : il est opératoire et rend possible la médecine, le droit, la technique, l’ingénierie, ou l’administration du réel. C’est grâce à lui que nos sociétés tiennent aujourd’hui.

De l’autre côté émerge un monde post-classique, dont la physique quantique a fourni la première rupture conceptuelle, mais dont les conséquences sont désormais philosophiques, anthropologiques et civilisationnelles. Ici, l’être n’est plus une substance close, mais un champ de potentialités. L’identité devient relationnelle, contextuelle, émergente.

Ces deux mondes ne s’excluent pas. Ils se superposent – et c’est cette superposition non encore résolue qui fissure notre expérience du réel, qui ne peut pas être entièrement déterminé avant l’interaction. Nous ne sommes pas passés de l’un à l’autre; aujourd’hui nous vivons dans les deux à la fois.

 

Le monde de l’acte : l’homme comme action

Dans le monde aristotélicien, l’homme n’est pas une essence intérieure séparée de ses actes. Il est ce qu’il actualise. L’âme n’est pas une chose cachée ; elle est la forme vivante du corps en action. Ici, on n’est pas jugé sur ses intentions, mais sur ses œuvres. On n’est pas défini par son récit intérieur, mais par la cohérence de ses actes dans le monde.

Ce monde est exigeant, parfois dur, mais il est lisible. L’erreur y a un coût. La justesse y produit un effet. Le réel y répond.

C’est le monde des artisans, des bâtisseurs, des médecins, des juristes, des ingénieurs- et aussi, plus profondément, le monde des civilisations qui tenaient parce que les actes avaient un poids réel.

Il est crucial de le dire clairement : l’ontologie aristotélicienne n’est pas fausse, mais elle a ses limites.

Comme la mécanique newtonienne demeure valide à l’échelle humaine tout en étant contenue dans la relativité et le quantique, le monde de l’acte demeure valable localement. Aristote a raison lorsqu’il affirme que l’âme n’est pas une chose cachée, mais la forme du corps en acte. Être vivant, c’est être en train de s’actualiser selon une certaine forme. Mais cette conception devient problématique lorsqu’elle est absolutisée, lorsque l’acte n’est plus une manifestation de l’être, mais sa définition exhaustive et l’humain est réduit à ce qu’il fait, à ce qu’il produit, à ce qu’il montre.

C’est à ce point du rupture précis que naît l’homme fonctionnel.

 

La Bible : l’acte comme révélation, non comme essence

La tradition biblique introduit une inflexion décisive en affirmant que « l’homme est jugé selon ses œuvres ». Elle ne réduit pas l’homme à ses œuvres seuls, dans la Bible ce sont les œuvres qui révèlent juste une partie de ce qui est invisible.

Chez Paul comme dans l’épître de Jacques, l’acte n’est jamais ontologiquement suffisant, il est signe, témoignage, exposition du cœur. L’âme précède, l’acte manifeste. Cette distinction est fondamentale : elle permet à la fois la responsabilité et la non-réduction de l’être.

Elle ouvre un espace où l’humain demeure plus vaste que ses performances.

 

Le monde de l’abstraction : l’homme comme possibilité

Le monde contemporain introduit un autre régime où l’identité précède l’acte, l’intention vaut plus que l’effet et le discours remplace la preuve. Le réel devient un ensemble de systèmes abstraits : algorithmes, indicateurs, simulations, avatars. L’homme y est défini par des profils, des données, des narrations successives.

Dans ce monde, l’action se dilue. Elle est remplacée par l’option, la potentialité, la réversibilité permanente. La fissure apparaît encore ici : l’homme peut tout dire, tout revendiquer, tout simuler — sans que le réel ne tranche.

Ce régime n’est pas non plus faux et il est de plus en plus puissant aujourd’hui.
Cependant lorsqu’il devient dominant, il coupe l’humain de la gravité de l’acte.

Le monde fissuré est celui où :

  • l’action n’engage plus pleinement,
  • la parole se substitue à la responsabilité,
  • la cohérence interne ne trouve plus d’équivalent externe.

L’individu ressent alors une dissonance profonde : il agit, mais rien ne s’aligne ; pense juste, mais le monde ne répond pas ; ressent un excès de bruit, de saturation, de désaccord.

 

Le tournant quantique : potentiel, relation, indétermination

La physique quantique — chez Bohr, Heisenberg, puis plus récemment chez Carlo Rovelli — ne décrit pas un monde absurde, mais un monde relationnel. Les propriétés n’existent pas en soi, mais dans l’interaction. L’état n’est pas donné avant la mesure. Le réel est fait de possibles contraints, non d’essences closes.

Alfred North Whitehead avait pressenti cette bascule : le monde n’est pas composé de choses, mais de processus. L’actualité est un moment, pas une totalité. Gilles Deleuze parlera plus tard du virtuel comme réalité pleine, non encore actualisée.

Dans ce cadre, l’acte apparaît pour ce qu’il est réellement : une sélection locale dans un champ de possibles. Il est nécessaire, mais jamais total.

 

Le post-humain fonctionnel

Lorsque la civilisation continue d’utiliser exclusivement les catégories aristotéliciennes dans un monde qui n’est plus ontologiquement classique, elle produit une figure nouvelle : le post-humain fonctionnel. C’est un être parfaitement lisible, optimisé, responsable au sens administratif, défini par ses performances, vidé de tout reste non actualisé. Ce n’est pas l’augmentation qui fait le post-humain ici, c’est la réduction à l’acte pur.

L’humain devient abstraction — mais une abstraction inconsciente d’elle-même.

 

Tom Cruise, ou l’acte devenu abstraction

Le cinéma n’est pas ici un commentaire du monde contemporain. Il en est l’épreuve. À travers certaines figures, le cinéma rend visibles les transformations silencieuses de l’action lorsqu’elle cesse d’être une rencontre avec le réel pour devenir une fonction autonome.

À ce titre, Tom Cruise occupe une place singulière. Non comme individu psychologique, mais comme forme. Cruise n’est pas un acteur de l’intériorité : il ne travaille ni la faille ni le retrait. Cruise est une énergie immédiatement lisible, un corps tendu vers l’action, une volonté sans négatif. Ce qui le rend iconique n’est pas une profondeur cachée, mais une absence de reste : tout est visible, tout est exécuté, rien ne déborde.

Dans sa franchise Mission Impossible, cette logique atteint sa pureté. Cruise n’incarne plus vraiment un personnage ; il exécute une fonction. Il ne représente pas l’action : il est l’action. L’émotion se déplace du récit intérieur vers la performance du corps, vers l’exposition directe au risque, vers la répétition maîtrisée de l’exploit. L’acte est plein, impeccable, sans résidu.

Mais lorsqu’elle est poussée à l’extrême dans les deux derniers films de la franchise, cette ontologie révèle sa limite. L’action continue, mais elle ne transforme plus. La technologie devient autoréférentielle, l’exploit se substitue au sens, le mouvement se répète sans ouvrir de devenir. Une fatigue sourde apparaît : l’acte fonctionne parfaitement, mais il ne fait plus advenir.

Deux autres films fissurent pourtant cette figure de l’intérieur.

Dans Magnolia de Paul Thomas Anderson, l’action est surjouée jusqu’à l’effondrement. La maîtrise verbale et gestuelle masque une dépossession radicale. Lorsque la figure paternelle surgit, l’acte se vide de sa fonction : il ne protège plus. Il reste le corps exposé, la voix qui tremble, la honte nue.

Dans Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, la suspension est plus radicale encore. L’action n’ouvre plus le réel ; elle y erre. Chaque geste mène non vers une résolution, mais vers une opacité croissante. L’efficacité cesse d’être une maîtrise et devient un déplacement sans prise.

Ces deux films ouvrent une brèche rare dans sa filmographie  : celle où l’acte n’est plus suffisant pour fonder l’être.

Mais cette brèche se referme avec Minority Report de Steven Spielberg, l’action n’est plus seulement répétée : elle est anticipée. Le futur précède le geste. L’homme est jugé non sur ce qu’il fait, mais sur ce qu’il pourrait faire. L’acte est neutralisé avant d’advenir ; le temps se referme sur le présent.

Tom Cruise n’incarne alors ni l’homme augmenté ni le héros classique. Il incarne l’homme parfaitement ajusté à un monde qui a absorbé l’action — par la répétition spectaculaire ou par l’anticipation algorithmique. Ce n’est pas un cas individuel, encore moins un jugement moral. C’est un diagnostic.

L’action subsiste, circule, s’exécute, mais sa puissance de transformation s’est dissoute dans l’abstraction.

 

L’âme comme excès sur l’acte

Si le mot « âme » conserve un sens aujourd’hui, ce n’est ni comme substance cachée,
ni comme illusion romantique. L’âme est ce qui résiste à être entièrement épuisé par l’action. Elle est le possible non consommé, la capacité à ne pas coïncider totalement avec ce que l’on fait, la part de l’être qui demeure ouverte.

Autrement dit : l’âme est ce qui empêche l’humain de devenir intégralement fonction.

 

Absorption, non destruction

Le futur ne détruira pas le monde aristotélicien, Il l’absorbera. L’acte restera indispensable pour agir, soigner, juger, transmettre. Mais il cessera d’être ontologiquement souverain.

Accepter l’abstraction absolue, ce n’est pas quitter le monde, mais savoir que toute forme est une hypothèse stabilisée.

 

L’enjeu civilisationnel

L’enjeu n’est pas scientifique. Il est anthropologique. Comment penser la responsabilité dans un monde où l’identité n’est plus close ? Comment juger sans réduire ? Comment agir sans épuiser l’être ? Comment soigner sans transformer l’humain en système ?

C’est ici que se joue le véritable conflit de notre temps.

 

Ceux qui débordent

Ceux chez qui ces questions débordent ne sont ni perdus, ni confus. Ils sont en avance sur les formes disponibles. Leur tâche n’est pas de conclure trop vite, ni de convaincre.
Elle est de tenir l’espace entre deux régimes du réel : celui qui fonctionne encore, et celui qui vient.

 

Conclusion

Le monde ne nous demande plus de choisir entre l’acte et le possible, il nous demande de savoir enfin que l’un n’épuise jamais l’autre.

 

Yavor Delchev

Le 5 janvier 2026

 

Bibliographie

  • De Anima ; Métaphysique (livres Θ et Ζ).
  • La Bible. Épître de Jacques ; Épître aux Romains.
  • Ricœur, P. Soi-même comme un autre. Seuil.
  • Whitehead, A. N. Process and Reality. Free Press.
  • Heidegger, M. Être et Temps ; La Question de la technique.
  • Bergson, H. L’Évolution créatrice.
  • Deleuze, G. Différence et répétition ; Le Bergsonisme.
  • Bohr, N. Atomic Physics and Human Knowledge.
  • Heisenberg, W. Physics and Philosophy.
  • Rovelli, C. Reality Is Not What It Seems ; Helgoland.
  • Barad, K. Meeting the Universe Halfway.
  • Arendt, H. The Human Condition.
  • Han, B.-C. La Société de la fatigue.
  • Stiegler, B. La Technique et le Temps.

 

 

Filmographie

  • Kubrick, S. 2001: A Space Odyssey (1968).
  • Kubrick, S. Barry Lyndon (1975).
  • Kubrick, S. Eyes Wide Shut (1999).
  • Anderson, P. T. Magnolia (1999).
  • Anderson, P. T. There Will Be Blood (2007).
  • Anderson, P. T. The Master (2012).
  • Cruise, T. Magnolia (1999), Eyes Wide Shut (1999).
  • Cruise, T. Mission: Impossible – série (1996–2023).

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